L'accompagnement éducatif auprès d'adolescents

 

 

 

L’expérience décrite ici ne clive pas l’enfant en danger de l’enfant délinquant. Je souhaite aborder l’accompagnement éducatif proposé aux enfants dans le cadre de fonctions d’Educateur Spécialisé (ES) sans dissocier l’enfant maltraité ou en difficulté, de l’enfant « délinquant » car, pour moi, il s’agit d’offrir une aide éducative à un mineur sans le stigmatiser.

 

Historique

 

Sur la base de l’ordonnance du 2 février 1945 relative à la jeunesse délinquante, celle du 1er septembre 1945 a institué au ministère de la justice une direction de l’éducation surveillée détachée de l’administration pénitentiaire. Les délégués permanents à l’éducation surveillée, placés sous l’autorité hiérarchique d’un directeur et non plus d’un juge, ont pris, en 1956, le nom d’éducateurs. En 1958, les juges des enfants ont pour mission de s'occuper de l'enfance en danger avec pour souci de prévenir la cristallisation des situations de délinquance chez les jeunes. La justice des mineurs en a été transformée : la protection de l'enfance prenant le pas sur la délinquance juvénile au nom d'une grande démarche de prévention. Cette évolution a été achevée par un décret du 21 février 1990 : l’éducation surveillée est devenue la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ).

Depuis, l’ordonnance de 1945 n’a cessé d’être modifiée avec un durcissement de la réponse pénale et le retrait progressif de l’idée de réhabilitation. Le 5 mars 2007, deux lois concernant l’enfance en danger et la délinquance des mineurs paraissent le même jour. On peut alors s’interroger sur l’amalgame que cela peut créer entre ces deux publics.

La protection de l’enfance et la prévention de la délinquance juvénile représentent un enjeu sociétal fort. De multiples acteurs sont concernés, au premier plan desquels se trouvent l’enfant et sa famille. Les situations sont toujours complexes, et le sujet suscite le débat.

 

Pour préciser le cadre de la Protection de l’Enfance, je tiens à définir la procédure en matière de suivi éducatif d’un enfant par un service social, en particulier lorsqu’il y a un cadre judiciaire civil ordonné par un juge pour enfant contraignant la famille à s’y investir (Schéma ci-dessous).

 

 

 

Intervention éducative dans un cadre judiciaire

 

Le côté formel de l’ordonnance judiciaire est difficile à comprendre pour un néophyte de l’intervention éducative contrainte par un juge. C’est pourquoi j’ai d’abord observé et lu l’ensemble des documents mis à disposition dans les services pour ne pas me tromper sur les objectifs précis de l’accompagnement. Pour développer ce qui a été mon travail, je vais m’appuyer sur le déroulé concret d’un accompagnement éducatif auprès d’un jeune dans un processus de délinquance accompagné par la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ),  Noé, un jeune dont j’ai eu la référence durant ma prise de fonction à la PJJ. Ce garçon, âgé de quatorze ans, a été condamné à plusieurs sanctions éducatives. Je choisis ce jeune en particulier car il me semble davantage dans une situation d’enfant «en danger». Je vais évoquer les actions mises en place auprès d’un jeune qu’il ait ou non commis un délit.

Ma mission est «d’apporter aide et conseil à la famille, afin de surmonter les difficultés matérielles ou morales qu’elle rencontre. […] de suivre le développement de l’enfant et d’en faire rapport au juge périodiquement»[1].

 

Mon objectif d’accompagnement éducatif est d’éviter que le jeune ne commette un autre délit ou crime, donc de prévenir la récidive. Ce soutien me permet d’évaluer l’environnement du jeune, de mobiliser les ressources de son environnement pour solliciter de l’aide en cas de difficultés (scolaire, médicale, professionnelle, familiale) ou, le cas échéant, lui permettre de s’appuyer sur des partenaires adaptés. Enfin, l’accompagnement est mis en place pour favoriser son insertion dans un projet professionnel et plus largement dans la société. J’ai la référence de mesures sur tout le département du Loiret.

 

Le projet personnalisé défini avec le Juge par l’Ordonnance Judiciaire est mon cadre d’intervention. Je dois tracer les actions mises en place auprès du jeune dans son dossier papier et numérique consultable par le jeune s’il en fait la demande et s’il est accompagné d’un adulte. J’exerce ce suivi socio-éducatif, sous la responsabilité de ma cheffe de service, de façon individuelle, mais dois rendre compte des moyens mis en œuvre au Juge. Je fais part de mon travail lors des temps de réunion pluridisciplinaire auprès de mes collègues, via des écrits professionnels en interne et au Tribunal, de points mensuels avec ma hiérarchie (Cheffe de service ou Directeur). Le réseau partenarial est large : structures de droits communs, associatives ou expérimentales. Il s’agit d’adapter au plus près de l’individu un projet qui répond à ses difficultés.

 

 

Recueillir les éléments sur la situation du jeune et proposer des actions éducatives

 

Si je m’appuie sur la réflexion de Jean-Claude GUERIN, énoncée ci-dessous «L’accompagnement éducatif n'est pas un dispositif venant s'ajouter ou compléter ceux existants. Bien au contraire il est un véritable paradigme permettant de développer, rassembler et fédérer tous les éléments constituant non pas le soutien (la béquille) mais l'étayage (du soutènement à la consolidation et au renforcement) du parcours de vie d'une personne»[2] , mon rôle est de permettre au jeune de prendre conscience de son comportement inadapté à travers la mise en lumière de son histoire de vie, de ses difficultés, de son fonctionnement dans sa relation aux autres. Je dois lui offrir un espace de parole bienveillant où il pourra grandir et évoluer positivement.

 

a . Mandat du Juge

 

Noé est placé sous Liberté Surveillée Préjudicielle (LSP) pour des faits d'acquisition, détention et cession de produits stupéfiants en date du 23 avril 2012. Grâce au Référentiel Mesures, outil interne au service, j’ai appréhendé les sanctions pénales auxquelles le jeune pouvait être condamné : peine ferme, placement, sursis avec mise à l’épreuve, Travail d’Intérêt Général (TIG). A l’époque sa mère ne travaillait pas. Ils étaient logés à l’hôtel et Noé avait des demandes auxquelles sa mère ne pouvait pas répondre. Il a fait l’objet de plusieurs mises en examen entre octobre et décembre 2012. Il ne s’est pas présenté aux convocations et risque de nouvelles sanctions éducatives.

Cette première LSP m’offre une porte d’entrée pour contacter le jeune et son représentant légal, sa mère, nommée ici Madame E.. Sur l’ordonnance du Juge figure l’adresse de Noé : il vit au domicile maternel. Je sais également qu’il est né à Bangui en Centre-Afrique. Il est âgé de 15 ans. La procédure pour entamer un accompagnement est d’adresser un courrier dans les quinze jours après attribution de la mesure, pour fixer un rendez-vous à Noé et sa mère au service. La cheffe de service est avertie de cet entretien, mais je suis seule à le recevoir. Au début du suivi, le jeune n’adhère pas à la mesure et choisit de fuir la relation éducative que j’essaie d’instaurer.

 

b . Poser des hypothèses de compréhension de la situation

 

Je suis intervenue auprès de Noé à partir de septembre 2012, il n’a pas honoré les rendez-vous au service. Sa mère, m’informe que son fils ne voulait pas venir me rencontrer. Je comprends que Noé est dans la fuite: il n’entend pas le discours du Juge. Il est en infraction à la loi car il doit se soumettre à mon accompagnement éducatif pour l’aider à s’insérer dans la société. Sa mère verbalise lors de cette première rencontre au service ses craintes concernant un passage à l’acte de Noé contre elle. Elle cache les couteaux de son domicile de peur que son fils la blesse. Je lui lis l’ordonnance du Juge, explique que je peux demander un placement dans un foyer éducatif si je ne parviens pas à entrer en contact avec Noé et si elle a peur de vivre avec son enfant. Je comprends donc que la relation mère/fils est conflictuelle : c’est un des points primordiaux à faire évoluer durant le temps de mon intervention.

 

  • Rencontre à domicile comme premier entretien auprès du jeune

 

Je choisis d’effectuer une Visite A Domicile (VAD) sans avertir le jeune, mais convenue avec Mme E. pour poser le cadre de mon intervention auprès de Noé. Le fait d’effectuer une VAD pour le premier entretien diffère d’un début de suivi «classique» : poser le cadre formel et expliquer les missions d’abord au jeune, puis à ses parents. Les convoquer au service me placerait dans une position hiérarchique par rapport au jeune et représenterait symboliquement le cadre.

 

Dans le cas de Noé, je suis intervenue au domicile alors que le jeune ne s’y attendait pas. Noé était allongé sur le canapé sous une couette devant la télévision. Mme E. quant à elle m’a accueillie et s’est assise sur une chaise loin de son fils dans un coin opposé de la pièce. Je me suis assise à côté de Noé. Ces conditions d’entretien ont atténué le rapport de dominance normalement utilisé pour poser le cadre. Au fur et à mesure de la rencontre, Noé se relève pour finir assis dans la même position que moi. La contrainte du suivi a été perçue par Noé comme illégitime et il n’a pas pris conscience de l’autorité que je représentais. Mme E., agitée sur une chaise éloignée de Noé, semble dominée par son fils. Il y a donc des avantages et des inconvénients à avoir choisi cette solution.

 

L’alternative aurait été de continuer à fixer des rendez-vous à Noé au service jusqu’à ce qu’il s’y présente ou lors d’une audience devant le juge pour entamer la relation éducative. Pour autant, j’ai pu établir une première hypothèse de travail grâce à cette VAD : Noé et sa mère ne parviennent pas à communiquer, l’adolescent est dans la toute-puissance.

 

  • Spécificité du public adolescent, relation mère/fils

 

Lors de mes études d’ES, j’ai appris les différents stades du développement de l’enfant. L’adolescence est une période de dépréciation de soi. Parfois, le jeune veut prouver son existence par la violence. C’est aussi et surtout la période du déni, du refus du cadre, des règles de la société avec le besoin de transgresser. L’image du pot au noir, utilisée par D. Winnicott[3], évoque ce passage complexe, douloureux et troublé de l’adolescence.

 

Le «doldrums» ou pot au noir est un terme marin. Il désigne le chaos : en pleine tempête, on ne sait plus d’où vient le vent ni où il va. La question du choix et du renoncement se double alors de celle de l’incertitude, de l’inconnu. C’est une manière d’évoquer l’errance, le voyage, le cheminement, la dérive, comportement fréquent à l’adolescence. Pour Winnicott, la carence de stabilité et de cadre dans une vie familiale conforme et rassurante, est la clef d’une construction inconsciente, chez l’enfant déprivé, d’une capacité à «sentir la réalité des choses réelles, à la fois extérieures et intérieures».

 

Ainsi, l’inquiétude (au sens de l’angoisse), le sentiment de culpabilité et la volonté de réparer, sont les trois étapes du développement affectif chez l’enfant qui conditionnent son passage à l’acte de délinquance. Si ce processus n’a pas abouti, ces enfants déprivés «nous forceront plus tard à leur fournir la stabilité sous la forme d’une école de redressement ou, en dernier lieu, sous celle que représentent les quatre murs d’une prison» . Cependant, il faut tempérer cette analyse de l’inconscient au regard des modèles familiaux qui sont multiples aujourd’hui : le manque ou la rupture des liens parents/enfants ne sauraient, à eux seuls, expliquer la transgression de la loi.

 

Dans la situation de Noé la relation mère/fils est problématique : je me place en qualité de médiatrice. Je dois faire comprendre d’une part à Madame E. la nécessité d’offrir un cadre plus sécurisant à son enfant, d’autre part à Noé lui expliquer les manquements maternels pour qu’il les conscientise et les dépasse. Une grande importance est en revanche accordée à l’avis des pairs et des modèles. Le prestige social est aujourd’hui davantage lié à l’argent et aux valeurs matérielles qu’au rôle que l’on joue dans la collectivité. La construction de la personne ne s’effectue plus par rapport au groupe, mais par rapport à la satisfaction de désirs immédiats.

 

Le manque de repères, un environnement instable sur lequel il ne peut s’appuyer, un défaut de mentalisation et de mise en sens des émotions, des troubles psychologiques (souvent aggravés par la prise de drogues telle que le cannabis) amènent à une rupture, au passage à l’acte et aux diverses formes de délits. Philippe JEAMMET, professeur en pédopsychiatrie, explique que le jeune garçon va renforcer l’interdit œdipien en mettant de la distance (physique et psychique) entre ses parents et lui afin de se protéger et de les protéger de lui. Il dit : «la violence, même destructrice, n’est pas à cet âge autant une tentative de sauvegarde d’un narcissisme menacé (et d’une identité encore largement méconnue) qu’un moyen de naître à soi-même (par auto-engendrement et fût-ce quelquefois au prix de sa mort) en rompant par effraction les liens d’englobement avec les Imagos primitives»[4] .

 

Je propose à sa mère de travailler sur ces hypothèses : Noé en veut à sa mère car elle ne lui offre pas un cadre sécurisant ; adolescent, il cherche sa place auprès de ses pairs et participe à un trafic de stupéfiants pour s’offrir un statut social, une indépendance financière. Le jeune tient sa mère pour responsable de ses délits et lui reproche les conditions de son arrivée en France. Elle est venue en décembre, avec Noé. Mickaelle, sa soeur, les a rejoints plus tard. Elle n’avait pas de logement, ils ont dormi à la rue quelques jours, puis à l’hôtel. Ces conditions de vie difficiles ont traumatisé Noé. Il n’a pas compris le choix de sa mère alors qu’il avait une famille aimante en Afrique. ll ne leur a pas dit au revoir car Madame E ne l’a pas prévenu du départ. Par ailleurs, Madame E évoque l’achat des vêtements de marque par son fils sans qu’elle  puisse expliquer d’où provient l’argent.

 

c . Etablir une relation de confiance avec le jeune

 

Après la première rencontre au domicile familial pour installer un climat de confiance, je propose des objectifs de travail à Noé par écrit. C’est un moyen moins frontal afin d’entrer en relation et le mettre en garde sur ses éventuelles absences à mes rendez-vous et/ou aux convocations du Tribunal. De plus, je suis moi-même plus sensible aux mots lorsqu’ils sont écrits : le fait de les lire impacte davantage. Dans ce courrier, je m’adresse au jeune en lui proposant mon aide pour sa scolarité et sa relation tendue avec sa mère. Cette lettre marque une étape importante dans l’accompagnement initié auprès de Noé car je n’avais pas de moyens pour le contraindre à entrer en relation avec moi.

 

Pour maintenir ma présence symbolique à ses côtés, je m’adapte à ses absences. D’après Madame E. , Noé aurait lu la lettre et l’aurait déchirée devant elle. Je ne sais pas comment créer la relation et je suis inquiète de la spirale délinquante dans laquelle Noé s’inscrit. Comme l’exprime Jean-Pierre CLOCHER : «L’adulte a sur l’enfant une longueur d’avance dans la vie et c’est au nom de cette longueur d’avance qu’il peut être l’éducateur, celui qui conduit»[5] . Noé a perçu qu’il n’était pas tout-puissant dans la relation éducative que je tente d’instaurer. Il est frustré et provoque cette réaction de rejet.

 

Ma fonction d’éducateur, comme le dit Jean-Pierre CLOCHER, est d’analyser ce à quoi réfléchit Noé : il ne peut s’appuyer sur sa mère comme référent et je tente de lui proposer un interlocuteur bienveillant pour l’aider à avancer. Le fait de déchirer la lettre devant sa mère n’est pas anodin : il peut ainsi lui montrer le manque de respect envers l’autorité des adultes, du service et plus largement de la société.

 

  • Éloignement géographique comme levier éducatif

 

Trois mois après le début de l’accompagnement, en Décembre 2012, Noé agresse sa mère physiquement. Mme E. a appelé la Police et il est placé en garde à vue. Je le vois au Tribunal. Cette contrainte physique dans un lieu neutre est un élément qui a probablement permis à Noé d’entendre différemment mon discours et d’être contenu dans un cadre formel. Je remplis le Document Individuel de Prise en Charge avec les objectifs suivants : respecter les rendez-vous de l’accompagnement éducatif, les règles de vie du foyer, travailler sur son rapport à la loi, sa relation avec sa mère et sa place par rapport à elle. Je le fais ensuite signer à Mme E, puis à ma cheffe de service. Chacun en reçoit une copie. Cette contractualisation de l’intervention éducative cadre mon rôle éducatif auprès du jeune et de sa mère.

 

A la suite de nouveaux faits de violences, Noé est placé sous Contrôle Judiciaire (CJ)[6] pour le soumettre à des obligations : Répondre aux convocations de toute autorité, de toute association ou de toute personne qualifiée désignée par le magistrat et se soumettre, aux mesures de contrôle portant sur son assiduité à un enseignement, ainsi qu’aux mesures socio-éducatives destinées à favoriser son insertion sociale et prévenir la récidive ; Respecter les conditions d’un placement dans un centre éducatif de la PJJ ; Interdiction de se rendre au domicile maternel.

 

  • Continuité de l’accompagnement malgré les ruptures

 

Lors des permanences auprès du Tribunal, la recherche de lieu de placement est une des missions clefs de l’éducateur à la PJJ. Afin que ce placement puisse se mettre en place, je contacte différents établissements de placement éducatif et je trouve une place à Bourges (18), à une heure et demie de son domicile. La distance est utile pour l’éloigner de ses fréquentations, mais  pas trop importante pour lui rendre visite régulièrement ainsi que sa famille.

 

Le foyer choisi est une structure de la PJJ, spécialisée dans l’accueil des mineurs délinquants. Je l’y accompagne en voiture à la sortie de l’audience. Noé est très silencieux durant le trajet, mais se soumet sans difficulté à cette décision. Il est plus de 21 heures et je le laisse évoquer les sujets de son choix sans objectif de travail particulier. Nous écoutons sa musique et je parviens à obtenir quelques informations sur son quotidien (réseau amical, orientation professionnelle). Cet échange informel me permet d’en apprendre davantage sur sa personnalité et de tisser un début de relation de confiance avec lui.

 

Il fugue dès le lendemain de son foyer pour revenir à Orléans car sa demande était d’être confié à sa sœur Mickaelle. Cette dernière avait refusé de l’accueillir mettant en avant son domicile restreint et sa récente maternité. J’accompagne de nouveau Noé au foyer, après être allée le chercher chez sa sœur, en lui signifiant les risques de ces fugues vis-à-vis de ses jugements à venir. Il risque d’aller en prison s’il ne parvient pas à respecter le cadre fixé.

 

Quatre jours plus tard, les éducateurs du foyer me préviennent de la fugue de Noé. Avec étonnement je le reçois au service le lendemain, après avoir contacté Mickaelle pour lui demander de ne plus l’accueillir.

 

  • Incarcération, un lien dehors-dedans

 

En février il est incarcéré à la Maison d’Arrêt de Tours car il est arrêté alors qu’il est en fugue et vend de la résine de cannabis. Mon accompagnement prend une autre tournure. Je peux le voir seulement lorsque les conditions d’incarcération le permettent et dans un cadre contraignant et formel. J’échange de façon hebdomadaire avec les surveillants du quartier mineur et lui rends visite une fois toutes les trois semaines. La procédure du service est de prendre contact avec les gardiens une fois toutes les deux à trois semaines pour faire un bilan.

 

Chaque éducateur décide d’aller ou pas rencontrer le jeune. Malgré la distance, je choisis de m’y rendre systématiquement pour deux raisons principales : d’une part le face à face permet de nouer une relation de confiance plus étroite que celle par téléphone, d’autre part mon assiduité à ses côtés l’habitue à me considérer comme partie prenante de son environnement, son lien vers l’extérieur, sa famille, son insertion. Cette idée est retrouvée dans un extrait de la Revue des archives de politique criminelle concernant les jeunes majeurs incarcérés. «Les détenus insistent sur le rôle d’un soutien en prison et à l’extérieur. Le soutien en détention, et particulièrement l’appui familial a une fonction «constructrice» , notamment pour ne pas accentuer un processus de dévalorisation ou la reprise d’une image négative. Seule la présence d’interlocuteurs et l’instauration d’un lien et d’un accompagnement permettent de soutenir une évolution et non pas d’enregistrer une rupture que l’incarcération peut entériner. [...] Le suivi signifie la présence d’un interlocuteur à l’extérieur, les condamnés investissent alors le rôle des travailleurs sociaux. Le travailleur social ouvrirait un espace de confiance, dans un moment, où bien souvent, ils ne savent pas ce qu’ils désirent, ni ne savent où aller, au sens propre comme au sens figuré. Il constituerait un appui ayant pour fonction de représenter un garde-fou contre «la rue» et un repère symbolique»[1].

Noé est d’ailleurs placé en vigilance par les professionnels lors de sa détention car il présente des traits dépressifs (ne s’alimente pas, ne parle pas, refuse les temps de promenades). Un suivi psychiatrique débute à raison d’une fois par semaine. Il bénéficie d’une cellule individuelle.

 

Ce temps d’emprisonnement a favorisé mon lien avec Noé car j’étais la seule personne extérieure à lui rendre visite. Peu à peu il a investi un espace de parole thérapeutique révélant son instabilité psychique et un haut potentiel intellectuel.

 

d . Entretiens, accompagnements et visites à domicile

 

Les entretiens éducatifs sont à la base d’un accompagnement auprès d'un adolescent. Ils permettent à l’intervenant éducatif de connaître le jeune, lui proposer des pistes de réflexion sur son histoire de vie et évoquer avec lui des objectifs d’évolution (scolaire, professionnelle, familiale). J’ai appris à manier au fil de mes années d’expérience professionnelle le cadre de l’entretien au service, à domicile, à l’extérieur, en voiture, ainsi que l’heure du rendez-vous. Au début, j’ai eu des difficultés à mener un entretien derrière un bureau, trop formel à mon goût, mais nécessaire à l’établissement du cadre formel et contraint de l’accompagnement éducatif ordonné par le Juge. J’ai adapté ma posture en fonction du lieu ou de l’agencement de la salle d’entretien.

 

Dans ma pratique professionnelle, je porte une attention particulière à la préparation en amont de mes entretiens : choix du cadre spatio-temporel, objectifs de la discussion, posture. Je suis alors plus à l’aise lors du rendez-vous et gère plus facilement les imprévus. Un enfant n’évoquera pas les mêmes choses lors d’un rendez-vous en tête à tête à une table ou lors d’un atelier dessin ou le partage d’une activité. Sans être rigide, la bonne préparation d’un entretien insuffle une dynamique à l’échange. Les rendez-vous avec Noé chez lui, au foyer, avec sa sœur Mickaelle et sa mère me donnent des éléments de compréhension sur les comportements inadaptés du jeune et me montrent comme une personne ressource pour la famille. Au fur et à mesure des entretiens, un discours cohérent se construit autour de Noé. Mon but étant que chaque personne de son entourage l’encourage dans la même direction, le valorise sur ses comportements positifs. De plus, je mobilise de l’énergie pour fixer des rendez-vous réguliers, une fois toutes les deux semaines au maximum, au jeune et à sa famille.

 

Cette régularité me demande de bien organiser mon temps de travail. En effet, j’optimise mes déplacements et je rends visite à plusieurs jeunes placés soit dans le même établissement soit dans la même région. Je profite également des temps de trajets pour prendre du recul sur l’accompagnement, poser des questions, préparer le rapport à rédiger destiné au juge, la présentation orale de la situation du jeune pour les réunions. Ces temps favorisent la mise à distance des événements partagés avec le jeune et sa famille et des affects qui en découlent. Par exemple, l’incarcération de Noé est pour moi un échec de l’accompagnement car je n’ai pas réussi à le faire adhérer au placement en foyer de Bourges.Néanmoins, a posteriori, son incarcération a été l’occasion de le contenir et d’entamer une démarche auprès d’un médecin psychiatre. J’ai accompagné Mme E pour rendre visite à son fils à Bourges, au foyer. Ces temps d’échanges dans la voiture ont été des moments de confidences. Elle s’est livrée sur son histoire personnelle (violences subies durant son enfance), sa vie de femme, son arrivée en France, le choix de ramener avec elle Mickaelle et Noé, l’aînée et le dernier d’une fratrie de quatre, sur son état dépressif depuis plusieurs années.

 

Afin de donner des actions concrètes à Noé, je l’inscris dans une classe de remobilisation à Bourges, dans le collège de rattachement du foyer où il est accueilli avant l’incarcération. Il y participe avec assiduité et montre des capacités intellectuelles au-dessus de la moyenne. Nous construisons ensemble une rentrée scolaire pour septembre 2013 dans un cursus de Bac Professionnel à Orléans où il a son environnement familial, amical et sportif. Mes entretiens se terminent toujours sur un objectif en lien avec ce projet : rédiger une lettre de motivation, remplir le formulaire d’inscription, évoquer ce projet scolaire avec son entourage. Ainsi, Noé se concentre sur son insertion et ne se laisse pas parasiter par d’autres émotions ou désirs. Je lui ai apporté des CD de musique confiés par sa soeur et bien que les entretiens aient été moins riches que les précédents, Noé m’a peu à peu verbalisé ses difficultés. Il me dit avoir peur de la violence dont il peut faire preuve. La démarche de soin le fait évoluer psychiquement et il entrevoit peu à peu son projet d’insertion. Il évoque spontanément lors d’un entretien notre rencontre et le début de mon accompagnement. Il revient sur la lettre et s’excuse de l’avoir déchirée.

 

L’éloignement forcé de ses fréquentations l’a amené à quitter le trafic de drogue dans lequel il avait une place importante. Il a entendu mes propositions d’insertion et ensemble nous avons cherché un lieu de placement pour lui raccourcir sa peine de prison. J’ai trouvé un centre éducatif (plus coercitif que le foyer de Bourges) et j’ai sollicité une audience auprès de la juge pour proposer cette orientation. Noé est sorti de prison après quatre mois et demi, début juin 2013. Il a été placé dans les Vosges pour trois mois à l’issue desquels il est rentré au domicile et a repris sa scolarité. Ce nouveau placement a été très différent du premier puisque Noé s’est investi dans les activités. Il a même été médiateur dans des conflits entre les jeunes du foyer. Il a poursuivi son suivi auprès du psychologue de la structure, a préparé son entrée en Bac Pro Commerce comme il le souhaitait.

 

D’autres actions éducatives ont jalonné l’accompagnement. Par exemple, nous avons rédigé ensemble un texte adressé à sa mère pour la questionner sur des points d’incompréhension qui demeuraient et l’empêchaient d’avancer. Noé aime rapper. Il a écrit un texte, puis l’a enregistré avec l’équipe du centre éducatif. Lorsque je quitte le service, je dis au revoir au jeune lors d’un entretien de passation avec une collègue éducatrice. Cela permet de reprendre les temps forts de l’accompagnement et amorce une relation de confiance avec son nouveau référent éducatif.

 

 

Conclusion

 

L’éducateur détient la place centrale dans l’accompagnement éducatif d’un jeune que celui-ci soit dans un processus de délinquance ou en danger : il coordonne les actions et mobilise des ressources aussi diverses que variées afin de faire évoluer sa situation. Lorsque Noé est placé en foyer, j’ai éprouvé un sentiment de frustration car j’avais très peu d’informations sur son évolution et l’éloignement me semblait mettre de la distance dans la relation éducative. Le fait de mobiliser les partenaires et d’assister aux rencontres des membres de l’équipe des foyers m’a aidée à garder le contact. L’adolescent est caractérisé par la quête identitaire et la recherche d’autonomie. En effet, les connaissances sur la notion d’adolescence ou sur le développement de l’enfant pour les plus jeunes permettent de mieux appréhender les enjeux de cette période.

 

L’accompagnement du jeune suivi doit se faire en lien avec la famille, dans la mesure où cela est possible et bénéfique pour lui. La notion de parentalité soulevée dans la loi du 5 mars 2007 sur la protection de l’enfance et repris par Catherine SELLENET souligne ce point de vigilance : «La parentalité est l'ensemble des droits et des devoirs, des réaménagements psychiques et des affects, des pratiques de soins et d'éducation mis en œuvre pour un enfant par un parent (de droit ou électif), indifféremment de la configuration conjugale»[8]. Le terme de parentalité fait référence à différentes approches disciplinaires, à la psychologie en référence au désir d’enfant, à la sociologie en référence aux modèles de la parenté et à la loi. Il est alors important d’accompagner le jeune dans la compréhension des troubles psychologiques de ses parents, le cas échéant, pour qu’il puisse prendre du recul sur leurs manquements en tant que référent parental. C’est notamment grâce aux échanges avec l’équipe de mon service que j’y ai été attentive.

 

Un autre point de vigilance est de porter attention au cadre d’intervention éducatif. Je parle également à plusieurs reprises de ma place de «tiers» auprès du jeune. Tel en atteste l’extrait suivant de Georg Simmel : «c’est seulement l’arrivée du troisième élément qui ferme en fait le cercle, en liant les deux autres l’un à l’autre. Cela peut prendre deux formes : ou bien l’existence du troisième élément fonde directement ou consolide la liaison des deux autres – comme par exemple quand la naissance d’un enfant accroît l’amour entre les époux ou du moins celui de l’homme pour la femme – ou bien la relation de chacun des deux au troisième instaure entre eux une relation nouvelle et indirecte – de même que les soucis communs d’un couple au sujet d’un enfant signifient en général un lien qui doit justement mener plus loin que cet enfant, et qui est souvent fait de sympathies qui ne peuvent absolument pas se passer d’un stade intermédiaire tel que celui-là. »[9]. Le rôle du tiers est donc de créer une unité entre deux éléments. La difficulté et de pouvoir arrêter mon accompagnement tout en permettant à ces nouvelles relations d’être pérennes.

 

La place du Juge pour enfants est primordiale dans le domaine de l’action éducative d’un mineur et la bonne connaissance du cadre légal me positionne au mieux à ses côtés. La notion symbolique est forte dans un accompagnement dans un cadre judiciaire qu’il soit civil ou pénal. De plus, SZASZ, psychiatre, penseur libéral des années 1970 et grand critique des pratiques de soins psychiatriques qui lui sont contemporains, opère de son côté une distinction entre contrainte physique et symbolique : «Les individus peuvent être contraints de deux manières différentes : physiquement, on les enferme dans les prisons des hôpitaux psychiatriques, […] et symboliquement, on les réduit à des occupations, à des rôles sociaux déterminés»[10] . Je veille à ne pas «enfermer» la personne rencontrée dans une situation, lui laisser la place d’évoluer et de montrer des facettes différentes de celles montrées à un moment donné.

 

En tant que jeune éducatrice à la PJJ, j’ai d’abord eu des appréhensions quant à ma posture car je ne me sentais pas toujours légitime. Les jeunes autant que les parents ont parfois mis en cause mon intervention : «vous n’avez pas d’enfants», «vous êtes jeune et ne connaissez pas plus que nous [parents] ce qu’il faut faire» . Il a donc fallu que je me fasse confiance et que je m’appuie sur le cadre institutionnel pour avoir conscience de ma légitimité. Grâce à des outils tels que l’Ordonnance judiciaire ou le Document Individuel de Prise en Charge (DIPC), je me suis sentie de plus en plus à l’aise dans ma fonction.

 

Pour Max WEBER[11] l’autorité découle de la légitimité. L’autorité est ce qui fait obéir à un ordre sans qu’il soit utile d’user de la force. Il précise que cela peut être parce que l’on respecte la loi, légalité et légitimité sont alors synonymes. Cependant, il écrit au début du 20ème siècle, aujourd’hui la légitimité de la loi ne va plus de soi (loi nazie, loi stalinienne…) . Par contradiction, Paul BASTIDE «affirme, s’opposant à WEBER, que «les deux concepts de légitimité et de légalité ne se recouvrent pas […] . La légitimité est la source et la justification de l’autorité»»[12] . L’auteur souligne alors qu’une distinction doit être faite entre légitimité et légalité dans la mesure où apparaît une contradiction entre autorité et démocratie. Je trouve que ces références traduisent bien mes questionnements lorsque j’accompagne des jeunes ne trouvant pas légitime de respecter l’autorité parentale ou/et la légalité.

 

Quelle place occuper pour soutenir un jeune et ses parents ? La contrainte judiciaire nuit-elle à l’entrée en relation ? Quels outils existe-t-il ? Comment s’appuyer sur l’équipe, sur le juge, sur les partenaires ? Avec quelques années de pratiques professionnelles supplémentaires, j'ai été plus à l’aise et cela a induit une confiance plus rapide de la part des parents. L’éducateur doit, selon moi, être le plus vrai possible, sans chercher la complaisance. Ainsi l’accompagnement se fait dans une «juste distance» pour faciliter la rencontre.

 

Ces expériences d'accompagnements éducatifs auprès d'adolescents m’ont permis de constater l’écart existant entre les représentations sociales sur la délinquance, la maltraitance et la réalité de ces jeunes et de leurs parents vivant dans des conditions familiales et socioéconomiques très disparates. Il me paraît essentiel, en tant que citoyenne et travailleuse sociale, de veiller sur toutes ces représentations relayées par une partie de la presse et des pouvoirs publics.

 

 

 

 

 


[1] Article 375-2 du Code civil

[2] GUERIN Jean-Claude, L’ACCOMPAGNEMENT : définitions, formes et dérives, Les Cahiers d’Éducation & Devenir, N°6, Déc 2009

[3] WINNICOTT, Donald. L’adolescence [1962], De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969. 

[4] DARGENT, Fanny. Chapitre IV. Philippe Jeammet : violence du paradoxe à l'adolescence et actions thérapeutiques,  Le tourment adolescent. Tome 3 (2014), p.191-223

[5] GABERAN, Philippe. Relation éducative : nourrir l’enfant, le faire vivre, Lien Social, 31 janvier 2008, n°870

[6] Le CJ est une mesure pénale préjudicielle prononcée dans le cadre de l’instruction. Elle peut être ordonnée à l’égard d’une personne mise en examen qui encourt une peine d’emprisonnement correctionnel ou une peine de réclusion criminelle. Se situant entre liberté et détention provisoire, la mesure de contrôle judiciaire est contraignante et restrictive de libertés.

[7] LIWERANT O, Sara. La sortie de prison des jeunes majeurs : quel lien dedans/dehors ? Archives de politique criminelle, 2001/1, n°23, p.93-105

[8] SELLENET, Catherine. La parentalité décryptée - Pertinence et dérives d'un concept, Harmattan, 2007, p.7

[9] LITS, Grégoire. Tiers et objectivité sociale chez Georg Simmel, Emulations, Revue des jeunes chercheurs en sciences sociales, 2009, p5.

[10] SZASZ, Thomas. Essais sur la négation des valeurs humanistes dans la psychiatrie d’aujourd’hui. Paris : PUF. 1976. p255.

[11] WEBER, Max. sociologue et économiste allemand, l’un des fondateurs de la sociologie.

[12] MENDEL, Gérard. Une histoire d’autorité, Permanences et variations, La Découverte, 2002, p.34-37.

 

 

 

ALB

Version imprimable Version imprimable | Plan du site
Contact : + 33 07 60 45 45 86 © Thagae