Les conduites à risques à l'adolescence

 

 

 

 

 

 

Ces conduites qui traduisent à la fois le romantisme adolescent et l’angoisse profonde des métamorphoses subies, peuvent prendre des aspects variés.

Chez l’adolescent qui trouvera son équilibre, cela se traduira par des exploits sportifs, une attirance pour les sports dits « de l’extrême », et permettra un épanouissement de la personnalité. Mais chez l’individu pour qui les mécanismes de protection endogène ou exogène ne joueront pas, la solitude et l’instinct de mort peuvent l’emporter : les accidents sont du coup importants dans cette tranche d’âge, soit avec les 2 roues soit, dès le permis passé, avec les 4 roues.

 

L’agressivité vis-à-vis des autres peut aussi être classée dans ce cadre, avec chez l’adolescent une sous-estimation du préjudice causé à autrui.

Les conduites sexuelles inadéquates avec bien souvent une négligence de l’autre et de soi, ce qui entraîne une absence de contraception chez la fille et une absence de protection chez le garçon. D’où le nombre en augmentation des grossesses non désirées à des âges de plus en plus jeunes. La négligence du VIH et des autres maladies sexuellement transmissibles fait aussi partie des conduites à risques ; ne jouer que sur la peur pour développer la prévention n’est pas assez efficace.

 

Les fugues, dans lesquelles nombre d’adolescents pensent trouver une liberté revendiquée. Mais, ayant rompu le lien économique et privé de la protection familiale, ils se trouvent entraînés dans des zones de vie à risque puisqu’ils deviennent des proies faciles.

 

  • Les suicides :

Ils peuvent traduire, soit le stade ultime des conduites à risque, soit le fond d’un repliement sur soi au terme d’une dépression parfois méconnue. Le problème chez l’adolescent est double :

 

D’une part, il ne faut pas négliger la dépression souvent présente chez l’adolescent, ce qui nécessite un dépistage très précoce devant :

- une fatigue d’agir

- une fatigue de sortir

- un refus d’avoir du plaisir

- un délitement de l’image de soi, trouble narcissique qui fait que l’adolescent ne se plaît plus.

 

D’autre part, les troubles ne se traduisent pas toujours par un suicide mais par une « dépression hostile » spécifique de l’adolescent qui deviendra agressif vis-à-vis des autres, incapable qu’il est de dire autrement qu’il va mal. Donc une extrême vigilance s’impose, mais sans dramatiser à tous les coups. On estime néanmoins entre 8 et 15% la proportion des adolescents faisant une tentative de suicide, avec peut-être la moitié qui passe inaperçue. Les facteurs de risque les plus fréquemment retrouvés semblent être :

-  le chômage personnel ou familial

-  l’appartenance à une famille monoparentale ou recomposée

-  les difficultés scolaires

- les conduites addictive.

 

Rappelons que chaque année, en France, 150 000 adolescents commettent des tentatives de suicide et 1 000 jeunes en meurent. Il faut ensuite distinguer les tentatives de suicide qui n’aboutissent pas à la mort et les suicides réussis. Les tentatives ne doivent pas être négligées, car les récidives sont plus fréquentes que ce que l’on croit, et elles traduisent une vraie souffrance ;  l’abord psychologique qui en est encore trop souvent fait dans les services qui les accueillent  est source de séquelles durables.

Les moyens du suicide sont différents entre les deux sexes : la violence des moyens utilisés par les garçons (accidents de circulation provoqués, armes à feu etc...) expliquent en partie le « meilleur taux de réussite » chez eux, et ce n’est pas uniquement sur ce critère qu’il faut distinguer  ce qui est tentative de ce qui est désir profond de mourir.

 

  • Les addictions :

L’addiction est la dépendance pathologique. Ce terme vient en fait du latin addictus, « esclave pour dette », transformé au Moyen Age en « contrainte par corps pour les non-solvables », et nous est revenu avec son sens psycho-pathologique via les psychologues anglo-saxons. C’est donc bien étymologiquement l’aliénation de la liberté d’être et de vivre, et cela permet de placer dans le même cadre pathologique les différentes formes de dépendance. Il peut donc y avoir des addictions sans drogues, telles que le jeu, l’achat pathologique, et l’on étend la notion au « spectre addictif » : addiction au travail (que nous retrouverons dans l’anorexie) addiction au jogging, etc....

L’adolescent est particulièrement exposé au risque addictif, puisqu’il rejoint sa vision du « tout ou rien » ou du « tout tout de suite ». Pour lui, le risque majeur est l’application de ce trait comportemental à la drogue, à l’alcool ou au tabac. Il adopte facilement ce comportement, parce qu’il est susceptible de permettre à la fois la production d’un plaisir et le soulagement d’un malaise, s’organisant de manière à inclure la notion de perte de contrôle malgré la connaissance des conséquences négatives du comportement. De plus, un tel comportement est valorisé à ses yeux et à ceux de certains de ses camarades par la fierté de la transgression.

On voit bien la difficulté de lutter contre les toxicomanies, si l’on se contente de faire du tapage autour des risque encourus, puisque d’une part ces risques sont souvent intégrés, et d’autre part ils sont le plus souvent recherchés, inconsciemment ou pas (ce qui ne dispense pas de rappeler les dangers).

Les conduites addictives sont peut-être le plus grand risque pour l’adolescent : elles peuvent structurer profondément le futur psychisme adulte, ce sont peut-être les plus difficiles à dépister et celles qui amènent peut-être le plus difficilement l’adolescent à consulter : d’un certain côté, elles  le  protègent pour un temps d’un monde réel qu’il redoute.

Tous les objets addictogènes ouvrent les relations sociales à petites doses, mais à haute dose, il les ferme. Même si beaucoup d’adolescents inquiètent parfois leurs parents, 90 % d’entre eux vont plutôt bien. 10 % sont des jeunes en difficulté, ce qui signifie qu’ils nécessitent une aide extérieure spécialisée pour s’en sortir. Parmi ces derniers, on compte autant de filles que de garçons. Mais les signes de malaise varient profondément en fonction du sexe.

 

  • Les anorexies :

C’est la restriction volontaire de nourriture associée à :

– une perte de poids de plus de 15% par rapport au poids antérieur ou au poids corrélé à  la taille

– une aménorrhée

– des troubles trophiques : peau sèche, cheveux fins et cassants

– un aspect plus vieux que l’âge réel.

 

Elles traduisent un repli narcissique avec soi comme seul sujet. L’apparente augmentation du nombre de cas (puisque des pédiatres japonais ont même parlé d’épidémie) semble en fait liée à son isolement nosologique des dépressions et des autres pathologies. Les anorexies rejoignent par certains points les comportements addictifs. Les premiers signes d’alerte sont souvent le surinvestissement scolaire (ce qui explique les résultats supérieurs à la moyenne chez les anorexiques, alors que l’intelligence mesurée au QI est le plus souvent normale sans plus), associé à un vécu douloureux : du doute, de l’impuissance et du vide.

Le danger mortel vient de la recherche acharnée de la minceur, de la peur panique de grossir, liée à  la terreur de la perte de contrôle sur un corps vécu comme dangereux. Le décès par cachexie et troubles métaboliques n’est pas une éventualité rare, et si l’on rajoute les suicides qui sont plus fréquents que la moyenne dans ce groupe, on voit l’importance d’une prise en charge rapide.

La boulimie entretient des relations complexes avec l’anorexie : on peut dire que ce sont les deux faces opposées d’une même problématique, ayant amené à distinguer les anorexiques restrictifs enfermés dans leur résolution anorexique et les anorexiques boulimiques incapables de soutenir l’idéalisation du renoncement. Ces derniers associent fréquemment boulimie d’achats, boulimie sexuelle ou kleptomanie.

La rencontre médicale semble très importante, car elle seule permet d’établir une relation thérapeutique utile ; mais il est primordial de respecter le caractère intime et confidentiel de l’examen, c’est-à-dire le tête à tête. L’examen somatique revêt une importance particulière, car c’est l’occasion pour l’adolescent de poser des questions sur le fonctionnement de son corps ; il faut bien prendre en compte le coté somatique, et en profiter par exemple pour traiter un acné, une pilosité excessive ou une surcharge pondérale, très souvent mal vécus par l’adolescent sans qu’il ose toujours aborder le problème frontalement.

 

Ces conduites à risque peuvent être expliquée par diverses raisons telles que :

Une société de la compétition où les enfants, moins nombreux par famille, doivent être tous performants.

- La difficulté pour accéder à une identité professionnelle et par conséquent, pour parvenir à une indépendance financière.

- Des modèles adultes plus rares du fait de la disparition de la famille traditionnelle et de l’avènement d’une société essentiellement urbaine.

- Le passage d’une société initiatique au monde de l’information (Les jeunes ne sont plus initiés au monde des adultes, mais sont le plus souvent sur-informés).

 

  • Délinquance juvénile :

L’évolution progressive de la législation avec la création d’un droit spécifique à la jeunesse va précipiter la création de l’adolescence. En un mot, le début du XXème siècle voit se créer le concept de protection de l’enfance. Par une série de textes, la société va progressivement inscrire dans le marbre de la loi la distinction entre enfance, adolescence et âge adulte. Le paradigme de cette évolution se situant dans l’énoncé de l’ordonnance du 2 février 1945 relative à l’enfance délinquante. Ordonnance fixant le prima de l’action éducative sur celui de la répression. Le mineur est alors clairement distingué comme différent de l’adulte, comme sujet en évolution et réceptif à l’acte éducatif.

Pour Winnicott, la carence de stabilité et de cadre, dans une vie familiale conforme et rassurante, est la clé d’une construction inconsciente, chez l’enfant déprivé, d’une capacité à  « sentir la réalité des choses réelles, à la fois extérieures et intérieures ». L’inquiétude (au sens de l’angoisse), le sentiment de culpabilité et la volonté de réparer, sont les trois étapes du développement affectif chez l’enfant, qui conditionnent son passage à l’acte de délinquance.

Si ce processus n’a pas abouti, ces enfants déprivés « nous forceront plus tard à leur fournir la stabilité sous la forme d’une école de redressement ou, en dernier lieu, sous celle que représentent les quatre murs d’une prison ».

Cependant, il faut tempérer cette analyse de l’inconscient au regard des modèles familiaux qui sont multiples aujourd’hui (monoparentalité, homoparentalité…) : le manque ou la rupture des liens parents/enfants ne sauraient, à eux seuls, expliquer la transgression de la loi.

 

J’ai travaillé en tant qu’éducatrice spécialisée dans un service de milieu ouvert à la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ), qui accueille et accompagne des mineurs délinquants, sur décision du Parquet (juste après les faits ou leur interpellation) ou du Tribunal pour enfants (en attente d’être jugés ou après avoir été reconnus coupables). Cette expérience à la PJJ m’a permis de constater l’écart entre les représentations sociales sur la délinquance et la réalité de ces jeunes, vivant dans des conditions familiales et socioéconomiques très disparates. Même une famille, dont le père est éducateur spécialisé ou notaire, ne saurait être épargnée par une infraction commise par son enfant : dégradation volontaire par tag, conduite d’un véhicule sans permis, dépassement en scooter d’un feu rouge de circulation, infraction à la législation sur les stupéfiants…

Ce sont d’abord sur des données chiffrées que l’argumentation des pouvoirs publics fonde ses objectifs et son action, c’est-à-dire l’arsenal législatif et judiciaire qui vient renforcer, réformer, remplacer celui qui existe depuis l’Ordonnance du 2 février 1945 relative à l'enfance délinquante. Ce texte encourageait en effet la mise en place de mesures éducatives et non seulement de sanctions. Chacun peut constater un durcissement et une multiplication des textes, qui accentuent la répression au détriment de la prévention. Cela finit par constituer un « millefeuille » de mesures complexes à appliquer : lois Perben (I et II) et Dati, commission Varinard chargée de nouvelles propositions de réforme. Cependant, la mesure de la délinquance prend surtout appui sur le sentiment d’insécurité de la population.

 

 

Il me paraît essentiel, en tant que citoyen et travailleuse sociale, de veiller sur toutes ces représentations relayées par une partie de la presse et des pouvoirs publics. Les actes de délinquance devraient être mesurés et analysés, y compris par nous-mêmes, en-dehors des excès de langage liés aux faits du moment. Il nous faut retrouver une sérénité, avec rigueur et distance. Les adolescents ne sont pas des adultes mais des êtres en construction, leurs passages à l’acte sont souvent révélateurs de leurs questionnements à notre égard et de leur confrontation aux choix qui les attendent. Notre mission et notre rôle consistent à les éduquer à la vie en société et à les sanctionner lorsqu’ils transgressent la loi et la norme sociale.

 

Quand penser devient souffrance, l’adolescent de façon inconsciente va s’interdire de penser. Les filles vont s’interdire de penser en exerçant des «passages à l’acte» contre leur propre corps (acting-in). Les garçons s’interdisent de penser en exerçant des «passages à l’acte» contre l’externe (acting-out). Il n'y a pas si longtemps, l'adolescence n'était pas reconnue par la collectivité. C'était un état individuel, de même que le troisième âge. Dans les cultures occidentales, l'adolescence est devenue phénomène de société. C'est un état à la fois enfantin et sérieux.

 

 

« Il n'y a pas à guérir la crise d'adolescence, ni à la raccourcir, mais plutôt à l'accompagner et, si on savait comment, à l'exploiter pour que le sujet en tire ce qu'il peut de mieux » (Octave Mannoni, 1984), tel est donc le défi de l’éducateur face à ce public. Les adolescents sont très sensibles à la cohérence entre les paroles et les actes, il faut alors veiller à être le plus transparent possible et placer le jeune au centre de chaque action.

 

   Agathe LE BLANC

 

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