Le paradoxe de l'aide contrainte

Avoir de l'autorité, c'est pouvoir se faire obéir pour l'exécution d'un ordre ou la réalisation d'un projet. C'est aussi être capable d'influencer une personne ou un groupe dans le sens souhaité. Étymologiquement, autorité dérive du verbe latin « augere » qui signifie « augmenter ». A de l'autorité celui sur qui on peut compter pour augmenter l'efficacité du groupe.

 

Il existe plusieurs formes d’autorité:

 

- L'autorité des parents sur leurs enfants s'inscrit dans la nature humaine. Quand elle est bonne, elle se confond presque avec l'amour parental qui protège, nourrit, soigne, élève les enfants.

 

- L'autorité fonctionnelle est celle du meneur d'hommes rassemblés pour une action commune: armée, équipe sportive, entreprise. Elle s'appuie à la fois sur la compétence et la force de la personnalité du chef. Au sommet des hiérarchies humaines figurent les chefs d'Etat.

 

- L'autorité morale est plus subtile. Elle est de l'ordre de l'influence et non du pouvoir. Cela dit, le rôle ambigu des hommes des médias actuels tient au fait qu'ils tiennent lieu en fait d'autorité morale sans se sentir investis de quelque responsabilité morale que ce soit.

 

L’absence de contrainte, et particulièrement de violence et de force, est l’élément distinctif de l’autorité, par rapport aux autres notions de la constellation du pouvoir et de la domination. L’autorité entraîne à l’action ou à la croyance en sollicitant la volonté des personnes. La force  et plus encore la violence fonctionnent par contrainte, en faisant agir les individus sous la menace, contre leur volonté. L’autorité est au contraire du côté de l’obligation plutôt que de la contrainte. Elle se différencie par la dimension de reconnaissance d’une certaine légitimité ou supériorité, personnelle ou institutionnelle.

 

Ainsi, le rapport de l’autorité à la contrainte, et plus particulièrement à la force, s’avère ambigu. L’autorité est bien une force convertie en justice : elle a un « fondement mystique », selon la formule que PASCAL[1] , scientifique, philosophe et théologien, reprend à MONTAIGNE[2] , et « qui la ramène à son principe l’anéantit ». Selon PASCAL, l’autorité, issue d’un coup de force et de la transformation de la force en droit n’a qu’une puissance d’établissement. Elle est attestée et entretenue par les signes extérieurs du pouvoir et les marques de respects. Elle est donc confirmée dans sa légitimité par ses effets. En outre, l’autorité c’est ce qui permet d’imposer le sacrifice des pulsions, voire de le faire accepter. FREUD[3] pense l’autorité à partir du principe de destruction, originairement tourné vers le monde extérieur : le surmoi individuel ou collectif donc du retournement des pulsions agressives et fait prendre conscience des normes.

En ce sens, le problème de l’autorité se pose du fait même de la vie en société.

 

Lorsqu’une autorité intervient dans la situation de parents ayant des comportements définis comme inadéquats ou encore dans la situation d’une personne malade se mettant gravement en danger, l’attente dépasse la simple soumission à un ordre. S’il est évidemment attendu que la personne change de comportement, un changement plus subtil, plus durable aussi est attendu. Ainsi lorsqu’une autorité intervient dans une situation et demande à une personne de changer, l’injonction ne se limite pas à un « je veux que tu changes ». Seule la personne elle-même peut décider de ce changement. L’injonction contient ainsi implicitement un message du type « je veux que tu veuilles te changer ».

 

Pour G. SERAPHIN, les contraintes formelles et informelles formeraient les deux types de contraintes qui peuvent s’exercer sur l’individu. « Les contraintes formelles, identifiables, […] se traduisent par des actes volontairement assumés comme tels par celui qui les initie (ex : la mesure pénale, le texte de loi) ; les contraintes « informelles », plus subtiles, […] agissent en profondeur et […] sont le fruit des situations de la vie quotidienne, des échanges d’impressions et d’informations […] entre deux êtres. Dans cette relation sociale qui se déroule à côté de l’échange formel et officiel (ex : les paroles), s’échangent inconsciemment des informations sur l’identité, le positionnement, l’action, le rôle et les projets de chacun. ». Pourtant, cette distinction est artificielle, car « dans la pratique quotidienne, elles peuvent difficilement se distinguer, […] elles agissent de concert, les unes renforçant les autres »[4].

 

SZASZ, psychiatre, penseur libéral des années 1970 et grand critique des pratiques de soins psychiatriques qui lui sont contemporains, opère de son côté une distinction entre contrainte physique et symbolique : « Les individus peuvent être contraints de deux manières différentes : physiquement, on les enferme dans les prisons des hôpitaux psychiatriques, […] et symboliquement, on les réduit à des occupations, à des rôles sociaux déterminés. »[5].

 

Tant SERAPHIN que SZASZ semblent attirer l’attention sur les processus discriminatoires à l’œuvre dans les interactions et il paraît opportun d’en situer les contours à travers la relation qui lie un usager et un éducateur. Celle-ci ne se limite pas à une rencontre à deux du fait qu’elle comprend toujours des tiers, que ce soit l’institution, la loi, des professionnels du champ médical ou social, l’entourage ou le contexte social. Intervient donc une entité de l’ordre du cadre et de l’altérité incarnés par le travailleur social et qui place celui-ci dans un rapport de pouvoir légitimé envers l’usager.

Nous ne nous situons donc pas dans une relation égalitaire et librement choisie, mais au contraire asymétrique qui peut être vécue comme une contrainte et même objectivement en constituer une lorsque l’aide est une injonction émanant, comme c’est le cas dans certaines situations de protection de l'enfance, du dispositif juridique. Tenter d’aider une personne consiste généralement avant tout à l’accueillir telle qu’elle est, dans ce qui est vrai pour elle et en écoutant la demande qu’elle formule personnellement. Il s’agit de l’accompagner en fonction de cette demande, en lui permettant d’évoluer en direction d’objectifs qu’elle s’est elle-même fixés. Bien sûr, il arrive que l’intervenant propose des directions à donner au suivi, des tâches à réaliser ou des objectifs à viser. Cependant, afin de rester dans une démarche « responsabilisante », dans un processus d’aide, il appartiendra toujours à la personne d’accepter ou de refuser les propositions qui lui sont faites.

Dans cette perspective, aider une personne suppose implicitement qu’elle soit demandeuse de l’aide qu’on lui offre.

A l’inverse, la contrainte implique d’amener les individus à évoluer en direction d’objectifs que d’autres ont fixés pour eux (Police, Juge, médecin, famille, etc.).

 

Les individus ne sont pas personnellement demandeurs, et l’atteinte des objectifs sera évaluée par des instances de contrôle (ces « autres » cités précédemment). Là où l’individu demandeur sera généralement motivé à mettre des choses en place pour modifier certains éléments de son existence qu’il juge problématiques, l’individu contraint aura souvent tendance à résister aux tentatives des intervenants d’amener un changement qu’il ne désire pas.

 

Ainsi, selon SERON et WITTEZAELE[6], lorsque je situe mon intervention dans l’aide et dans la contrainte, je m'’aventure, par définition, en plein cœur d’un paradoxe. En effet, lorsque j'aide la personne, je vais essayer de l’accompagner en respectant son rythme et ses objectifs à elle, sans la juger. Mais si l’attitude ou les comportements adoptés par cette personne rentrent en opposition avec certaines règles, valeurs, normes ou objectifs de l’institution et plus largement de la société, je peux chercher à susciter chez elle un changement qui ira dans le sens de ce qui est attendu par l’institution et plus largement par les politiques sociales.

 

 

 

[1] PASCAL, De l'autorité en matière de philosophie: de l'esprit géométrique entretien avec M. De Sacy, (1886).

[2] MONTAIGNE, écrivain et philosophe de la Renaissance.

[3] FREUD, S., Malaise dans la culture, traduit de l’allemand par P. Cotet, R. Lainé, Paris : PUF, 1998 (1929).

[4] G. SERAPHIN, Agir sous contrainte : Etre « sous » tutelle ou curatelle dans la France contemporaine, l’Harmattan, Paris, 2001, p. 42.

[5] SZASZ, Essais sur la négation des valeurs humanistes dans la psychiatrie d’aujourd’hui. PUF, Paris, 1976, p. 255.

[6] Claude SERON et Jean-Jacques WITTEZAELE, Aide ou contrôle : L’intervention thérapeutique sous contrainte, 2009.

 

 

ALB

 

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